Témoignage de Jeanne: un père absent ou comment grandir sans père.

Grandir sans père

Jeanne, une jeune femme qui vient de terminer ses études, nous partage son témoignage. Elle a grandi sans son père et a accepté de nous en parler…

 

Merci Jeanne de participer à cet entretien.Tu as donc aujourd’hui 22 ans, et tu n’as jamais connu ton père…Peux-tu nous dire ce que tu sais de lui?

J’ai toujours voulu tout savoir à propos de mon père, mais il me manque tant d’élements! Ma mère m’a donné des photos de lui, il est (ou était je ne le sais même pas!) très grand, assez bel homme… Je sais qu’il nous a abandonné, ma mère et moi, quand j’étais bébé, et qu’il est revenu et reparti quelques fois au cours de mes 2 premières années. J’ai aussi appris que mon père n’était pas un homme de confiance…Il n’est pas resté très longtemps dans la vie de ma mère, elle non plus n’en sait pas tant que ça sur lui finalement. C’était un voyageur, il a travaillé dans différents pays, il parlait plusieurs langues. En résumé, voilà ce que je sais.

 

Et ta mère dans tout ça? Ca n’a pas du être facile pour elle de t’en parler…

Je suis vraiment reconnaissante envers ma mère, parce qu’elle n’a jamais menti, elle n’a pas cherché à me cacher l’identité de ce père absent, ou d’en faire une sorte de père idéal et mystérieux pour me protéger…Elle a eu l’intelligence de me parler de lui petit à petit, en fonction de l’âge que j’avais, et de m’expliquer les choses telles quelles étaient, même si c’était dur à entendre. Ce qui ne m’a pas empêché d’imaginer un père souriant et aimant, et de lui trouver toutes les excuses du monde pour m’avoir quitté.

 

Tu te sentais donc délaissée…

Oui bien sûr, et parfois c’était si dur de vivre cet abandon! J’avais tant de questions. Qu’avais-je fais pour être ainsi laissée par mon père? Comment pouvait-il ne pas m’aimer? Comment peut-on abandonner un bébé? Etait-ce la faute de ma mère? Pouvais-je lui en vouloir? Je sais qu’elle a mis du temps à me dire certaine choses; car mon père était loin d’être un homme merveilleux…

 

C’est-à-dire?

Je n’étais pas le premier enfant qu’il abandonnait par exemple. J’ai au moins deux demi-frères quelque part dans le monde. L’un est introuvable car je ne connais que son existence, pas même son nom. L’autre est en Autriche, et je l’ai rencontré quand j’étais adolescente. Nous gardons contact, mais la barrière de la langue n’aide pas. Et puis nous n’avons pas grand chose en commun…

 

Mais tu as grandi avec des soeurs, n’est-ce-pas?

Oui, ma mère a eu avant moi deux autres filles, des sœurs qui ont le même père, mais jamais nous n’avons ressenti cette différence. Au contraire, la souffrance de notre mère et la mienne nous a toutes rapproché, aussi dur que ce puisse-t-être à dire. Elles sont ma vraie famille.

 

En parlant de famille, comment te voyais-tu par rapport aux autres enfants?

A l’école, régulièrement revenait à moi cette absence de père…Pour la fête des pères bien sûr, mais aussi à chaque nouvelle rencontre. « Ils font quoi ton papa et ta maman?», «Pourquoi on ne voit jamais ton papa?», et tant d’autres questions d’enfants qui me contrariaient. Je gardais beaucoup de cette souffrance pour moi, car je ne voulais pas blesser ma mère. Quand mes sœurs partaient le week-end pour aller chez leur père, je ressentais une telle tristesse! Parfois j’éclatais en sanglot et rien ne pouvais me consoler. J’avais désespérément besoin d’un papa qui me prenne dans ses bras, me dise que j’étais sa fille et qu’il m’aimerait toujours. Je voyais mes copines avec leur père et j’avais l’impression qu’ils étaient tous extraordinaires et que j’étais la seule à ne pas en avoir. Je voulais même un père qui me punisse, qui me remette à ma place! Plus grande mes amis étaient très respectueux, et ils étaient nombreux à vivre des situations familiales difficile, familles recomposées, parents divorcés, etc. J’ai pu parler avec des jeunes de mon âge qui comprenaient ce que je vivais.

 

Comment voyais-tu ce père absent quand tu étais plus jeune?

Si enfant j’idéalisais mon père, adolescente, quand ma mère a pu m’expliquer un peu mieux l’histoire de mon père, j’ai commencé à le détester pour toute cette souffrance qu’il nous a fait subir. Je me sentais si seule parfois, et c’était lui qui était le coupable de tous mes maux. Je lui en voulais d’être si lâche, si égoïste. Je passais des heures à me faire des dialogues dans ma tête, au cas où je le verrais un jour!

 

Et as-tu voulu le rencontrer?

Vers la fin de mon adolescence, avant de commencer mes études, j’ai voulu partir à sa recherche, je voulais lui demander pourquoi il était parti, je voulais l’entendre de sa bouche. Je voulais le voir, il y avait encore tant de mystère autour de cet homme! Je me disais que je serais assez forte pour l’affronter, le confronter même. Je me souviens du regard de ma mère quand je lui ai dit… Elle a eu peur! Mon père était dangereux. Intelligent et manipulateur. Elle ne m’a bien sûr jamais tout raconté de son histoire avec lui, mais je sais qu’il l’a fait souffrir. Je me croyais au-dessus de ça. Heureusement, mes sœurs m’avaient juré que si je voulais le chercher un jour, elles viendraient avec moi. Elles avaient connu mon père et ne souhaitaient pas me laisser le rencontrer seule. Elles ont dû être soulagées, car nous ne l’avons jamais trouvé! Je suis partie en Autriche avec une de mes sœurs, nous avons essayé de suivre ses traces, nous avons rencontré une femme avec qui il s’était marié, mais il l’avait aussi quitté et personne ne savait où il était. Je ne sais pas si le le trouverai un jour… Et je ne sais même plus si c’est ce que je veux…

 

Ça n’a pas dû être une chose facile à accepter, d’arrêter cette recherche?

C’est sûr, et je ne saurai jamais vraiment d’où je viens, qui sont mes grands-parents paternels, qui est cette famille que je ne rencontrerai pas… Ces questions seront toujours quelque part en moi, mais je ne les laisserai pas m’empêcher d’avancer et de vivre. Toute cette histoire fait partie de celle que je suis et si je n’accepte pas cette réalité, il n’y en aura pas d’autre de toute façon! Je n’ai aucun souvenir de ce père. Je sais maintenant que s’il avait été présent, les choses aurait été pires encore. A quoi bon me lamenter sur ce qui aurait pu être, sur qu’il aurait dû être? Bien sûr certains moments sont plus difficiles à vivre, certains jours je suis pleine de regrets et de tristesse. Mais j’ai la chance d’avoir une mère vraiment incroyable, des sœurs et des neveux et nièces que j’aime tant! Je ne suis pas seule. Même si ma famille est petite, nous sommes unis entre nous et c’est ce que j’ai de plus précieux aujourd’hui.

Propos recueillis par Gabrielle.

 

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